Tim Member - Le conte des oiseaux - Agile Grenoble 2018 - ©Aurélien Morvant (@AurelienMorvant)

C’était il y très longtemps, à une époque où l’on disait des hommes qu’ils étaient agiles, et des agilistes qu’ils étaient des oiseaux. Ainsi vint un jour où tous les oiseaux du monde se réunirent, debout, en une grande conférence. La Huppe, qui étaient la gardienne des rituels, arriva et se plaça au milieu d’eux :

— Chers oiseaux, je passe mes jours dans l’anxiété. Je ne vois parmi nous que doutes et conflits, pour un lopin de terre sous-estimé, pour quelques grains de blé mal triés. Cet état de choses ne peut pas durer. Pendant des années j’ai traversé le ciel et la terre, j’ai vu le peuple des cascades et je sais beaucoup de secrets. Écoutez-moi. Nous avons besoin d’un roi. Il nous faut partir à sa recherche. Sinon nous sommes perdus.

Les oiseaux s’indignèrent :

— Un roi ? Qu’avons-nous à faire d’un roi ?

— Oiseaux négligents, attendez ! Celui dont je parle est notre roi légitime. Il sait tracer les plans du monde sur le parchemin. Il ordonne au temps et distribue à chacun son labeur quotidien. Son nom est Simorg. Le chemin pour parvenir jusqu’à lui est inconnu et périlleux. Il y a sept vallées à franchir et sept secrets à découvrir. Toute seule, je ne peux pas.

Pour échapper au voyage, les oiseaux trouvèrent mille excuses, et pour les convaincre de partir, la Huppe leur raconta mille histoires. Mais leur crainte était souvent la plus forte. Ainsi la frêle perruche : « Des méchants m’ont enfermée dans une cage de fer, toute charmante que je suis. Moi qui voudrais tant m’élever jusqu’à l’aile du Simorg, je ne peux pas. » La Huppe ouvrit la cage. La Perruche sortit et découvrit la liberté. Elle chanta un instant. Puis elle rencontra le Paon, prit peur et rentra dans sa cage. « On me nourrit de sucre dès le matin. Je porte un collier d’or. Ma cage me suffit. J’aime ma cage. » Ce à quoi la Huppe répondit : « Tu n’as aucune idée du bonheur. Tu n’as  pas l’amande, tu n’as que l’écorce de l’amande. L’amour aime les choses difficiles. Il met le feu à toute espèce de moisson. N’hésitez pas, en route ! »

Au départ, ils étaient des centaines de milliers d’oiseaux. Mais beaucoup s’arrêtaient au bord du chemin. D’autres partaient secrètement pendant la nuit. Dans la vallée de la recherche apparut un homme qui, tout en chantant, passait obstinément le sable du désert dans un tamis. Les oiseaux le regardèrent un instant avec curiosité.

— Que cherches-tu ?

— Je cherche mon chemin.

— Tu espères le trouver en le cherchant ainsi ?

— Je le cherche partout, Si je veux le trouver un jour quelque part.

Tim Member - Le conte des oiseaux - Agile Grenoble 2018 - ©Nicolas Tondeur (@NicoTondeur)

Franck Rageade – © 2018 Nicolas Tondeur

Dans la vallée de la Connaissance, on entendit brusquement des sanglots. Les oiseaux virent arriver un homme qui pleurait et qui retirait quelque chose de ses yeux. La Colombe l’interpella :

— Que retires-tu de tes yeux ?

— J’en retire mes larmes une à une.

— Et tu les gardes ?

— Bien sûr. Ne vois-tu pas qu’elles deviennent des pierres ? Des pierres brillantes et précieuses ?

Il exhiba une larme entre deux doigts. La Colombe semblait fascinée.

— J’en ai toute une collection. Toutes mes larmes sont ici. Regarde. Tu en veux une ? Choisis. Prends. Ça m’est très facile d’en avoir d’autres.

À ce moment, la Huppe dit avec force à la Colombe :

— Allons, Colombe ! En avant ! Que rien ne t’arrête. Si une chose t’arrête, elle devient ton idole.

Ils voyagèrent des années entières beaucoup renoncèrent. Certains s’arrêtèrent, stupéfaits par les phénomènes de la route. D’autres oublièrent l’objet de leurs recherches et se perdirent. Quelques-uns seulement parvinrent au but, abattus, vieillis, ceux qui avaient persévéré malgré les obstacles, avec humilité et courage.

Apparut à ce moment-là un Chambellan :

— D’où venez-vous, oiseaux ?

— Nous venons de loin.

— Dans quel but ?

— Pour voir le Simorg, notre roi.

— Je vais vous conduire auprès du Simorg. Venez.

Ils rassemblèrent leurs dernières forces, se levèrent et saisirent chacun un bâton. Ils suivirent les mouvements du Chambellan. On leur ouvrit la porte. On leur ouvrit encore cent rideaux. La plus vive lumière brilla. Ils contemplèrent enfin le Simorg… Et ils virent que le Simorg, c’était eux-mêmes. Ils ne formaient en réalité qu’un seul être. Au terme du voyage, le roi, le Simorg, c’est vous-même.

 

Tiré de Manṭiq al-ṭayr (La Conférence des Oiseaux) de Farīd ad-Dīn ʿAṭṭār

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